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« L’affaire Alexis » par Christian Paul
« Point de vue » paru dans « Le Monde » du 2 octobre
A l’heure du laitier, le 18 août, le domicile d’un jeune enseignant, passionné de musique et internaute, était perquisitionné, et "Alexis" - c’est un pseudonyme - poursuivi pour contrefaçon, parce qu’il détenait 600 albums téléchargés grâce à Internet. L’affaire "Alexis" commençait. Cet homme n’est pas un criminel organisé procédant à la revente des reproductions de morceaux piratés sur le Net. Comme des millions de Français, il participait aux réseaux "de pair à pair" (P2P ou peer to peer dans la langue de John Lennon) qui partagent des fichiers d’œuvres musicales. "Alexis" encourt une peine maximale de 3 ans de prison et 300 000 euros d’amende... Révélé ces jours-ci, ce cas paraît emblématique des choix culturels de notre pays. Cette affaire devrait être suivie de centaines d’autres. C’est l’objectif assumé par les producteurs de disques, qui entendent ainsi organiser la survie d’un produit en crise et d’une profession menacée. En ce domaine, la France et l’Europe hésitent entre deux voies. Celle qu’illustre l’affaire "Alexis" et que soutint dans les colonnes du Monde l’actuel ministre de la culture. Je la tiens pour une croisade moyenâgeuse, infantile et stérile. Il y a comme un parfum de régression, voire d’Inquisition, à tenter d’éradiquer comme une hérésie des pratiques culturelles de masse probablement irréversibles. A dénoncer le supposé piratage, en l’opposant au droit des auteurs, on pratique une guerre de retardement, et l’on trompe les artistes. En proposant la légalisation des échanges musicaux non lucratifs, je défends une autre vision de la culture et de l’Internet, une autre voie. Elle s’incarne d’abord dans la diversité des choix pour les artistes. Ils sont de plus en plus nombreux à s’emparer avec enthousiasme des potentialités du Net pour se faire entendre et connaître. Admettons la cohabitation durable, et que je voudrais pacifique, de modèles économiques et culturels différents : le disque parce qu’il garde ses fidèles, les plates-formes de vente de musiques en ligne à condition que leurs services soient plus attractifs et moins verrouillés, et enfin des réseaux d’échanges non commerciaux reposant sur l’échange et le partage. Mais la légalisation du P2P ne sera crédible que si l’on accepte de mettre en place par la loi et après concertation les solutions possibles pour la rémunération juste des auteurs, des artistes et des ayants droit. Là, il y a pluralité des voies pour ces rémunérations compensatoires et libératoires. Les usagers culturels, les internautes ne sont pas hostiles à mettre la main à la poche si la démarche est équitable. Les fournisseurs d’accès seraient bien inspirés d’y réfléchir avant de participer à des expéditions punitives contre leurs clients. Pour la musique - le cas du cinéma est plus complexe -, la possibilité de compenser le préjudice du P2P est sans aucun doute à portée. Une mission d’information parlementaire, avec une ferme volonté d’indépendance, et un moratoire sur les poursuites en cours ou à venir honoreraient notre République. Poursuivre sur la pente de la répression l’abaisserait. J’en appelle donc à un débat plus serein pour décider de solutions permettant enfin au plus grand nombre de bénéficier de l’accès à la culture sans tarir l’économie de la création. Ou : comment répondre à l’affaire "Alexis" par un vrai projet culturel et politique. Christian Paul http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-381534,0.html mis en ligne le 4 octobre 2004 par Christian Paul
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